Immigration : la confiance demande du temps
Rencontre d'un immigré et d'un médecin en France
Le petit Prince et le renard d’Antoine de Saint Exupéry nous l’ont rappelé : la confiance naît d’un « apprivoisement » qui est un échange de regards bienveillants et qui suppose que l’on prenne le temps de fréquenter et de connaître l’autre.
Avec Cissoko, nous nous sommes fréquentés pendant des mois sans rien nous dire. J'allais simplement rendre visite à deux de ses co-chambristes dans un Foyer qui se trouvait alors rue Saint Denis à Paris, dans d'anciens ateliers. Un jour, il m’a parlé de ses difficultés avec l'administration pour faire valoir ses droits. Nous avons alors fait ensemble de longues démarches dans les bureaux de divers services.
Il y avait alors 18 ans qu'il travaillait en France. Il n'était jamais rentré au pays, le Mali. Deux ans auparavant, il avait été hospitalisé pour une tuberculose, comme plusieurs de sa chambrée d'ailleurs. Après un an de soins, il s’était retrouvé sans travail et sans ressources car son dossier était bloqué aux ASSEDIC. Il m’a demandé si j’accepterais de l’accompagner dans ses longues démarches. Cissoko, habitué à des échecs, sembla étonné que les démarches aboutissent à quelque chose de concret.
Pendant tout ce temps passé ensemble, Cissoko me faisait part peu à peu de sa conception de la vie et moi je lui faisais part de la mienne. Cela se faisait plus par petites touches quotidiennes que par de longues discussions. Il me répétait souvent que notre monde est pourri, qu’en France l'homme ne compte pas ; seul l'argent compte. "Vous êtes malins, me dit-il un jour, vous nous donnez du poison, mais vous vous débrouillez pour qu'on le trouve bon." - Quel poison ? - " Et bien par exemple, le tiercé ". Un autre jour : "Tu es le premier Français que je rencontre qui dit qu'il croit en Dieu. Tu sais, chacun a sa drogue, avant pour moi, cela s'appelait Dieu, maintenant c'est le tiercé !" Il avait des paroles très dures sur la religion. Il me provoquait, Il disait que seules les choses qu'il pouvait toucher l'intéressait. " Dieu c'est ma poche ".
Nos rencontres, nos démarches, nos passages au PMU, rue Notre Dame de Nazareth, nos silences, nos échanges, tout cela dura deux ans. Je ne posais jamais de question personnelle à Cissoko et lui ne m'en posait aucune non plus. Si l'un de nous voulait parler, l'autre écoutait. Certains jours, nos rencontres se limitaient à une salutation et Cissoko continuait sa partie de jeu de dames, jeu dans lequel il excellait d'ailleurs. Au bout de deux ans, Cissoko me dit : "Si tu es libre samedi prochain, viens manger chez moi, j'ai quelque chose à te dire". Cissoko habitait désormais dans un Foyer dans le 19°, celui de la rue Saint Denis ayant été fermé. J'arrivais en fin de matinée. Cissoko était seul dans la chambrée où il y avait trois lits. Il avait préparé un bon repas pour nous deux. Nous nous assîmes aux deux bouts d'un même banc avec nos assiettes entre nous. Nous mangeâmes en échangeant des banalités. C'était la première fois qu'il m'invitait à manger. J'étais un peu intrigué. Le repas sentait la fête. Cissoko était joyeux. Quand nous eûmes fini de manger, tout en se frottant les mains en signe de transition vers quelque chose de neuf, il se mit à parler : "Tu sais, Daniel, tout ce que j'ai dit sur Dieu depuis qu'on se connaît, je n'en pense pas un mot. Si je suis prêt à continuer à me battre pour vivre, c'est parce que Dieu est tout pour moi. Je prie très souvent tout seul. Le seul livre que j'ai et qui est dans ma cantine depuis que j'ai quitté le pays, c'est le Coran." Il retira le livre saint de sa cantine et il m'expliqua le Coran durant tout l'après-midi. J'avais le sentiment qu'il me confiait son trésor. Il n'y avait aucun ton provoquant ni moralisateur, aucun souci de prosélytisme dans sa façon de parler. Je lui demandais enfin pourquoi il me disait tout cela. Il répondit tout simplement : " j'ai compris que tu ne cherchais rien d'autre avec nous que l'amitié. Je sais que tu ne nous trahiras pas." Alors il me rendait la confiance que j'avais témoignée à son égard, en me confiant le sens de sa vie. Moussa, un autre ami, m’avait dit : « si tu veux connaître l’autre, il faut "durer" et durer tout en manifestant concrètement ton respect, ta solidarité, ton amitié ». Mais, pour manifester sa solidarité, il s'agit de ne pas prendre ses désirs pour les espoirs des autres. On ne peut dialoguer entre personnes de cultures différentes que si l'on prend le temps, que si l’on respecte les étapes et les codes qui permettent de pressentir puis de comprendre les vrais espoirs de l'autre. Cela s’appelle la fraternité.
Daniel Cardot, SMA